Info 2.0
L'Animateur s'apprêtait à préparer son repas du soir quand la radio lui apprit la funeste nouvelle : il venait de décéder.
Le choc passé, il sentit la colère le submerger. Il appela la station responsable de cette erreur d'un goût douteux et réussit à obtenir le Directeur de l'Information, qu'il connaissait
personnellement pour avoir collaboré à cette station quelques années auparavant.
- Vous êtes fous, ou quoi ? Je suis vivant, quelle idée ! Démentez-moi ça, et vite ! hurla-t-il.
- Du calme, vieux, du calme ! dit le Directeur. Une seconde, je vérifie nos sources. AFP, Reuters, AP... toutes concordent, et ce sont les plus fiables, nos référence absolues en matière
d'authenticité !
- Mais enfin... je suis
vivant ! Tu reconnais ma voix, non ?
- Si, bien sûr... Effectivement, tu as l'air en forme... C'est bizarre... Tu es sûr que tu te sens bien ? Tu sais, ça va vite, ces trucs-là... Regarde Gilardi, je l'avais rencontré quelques
j...
- Mais... Mais quelle importance ? balbutia l'Animateur. Puisque je suis vivant ? Vous allez démentir, hein ?
- Ben... déontologiquement, c'est difficile... Avec toutes ces sources fiables qui concordent...
Fou de rage, l'Animateur raccrocha au nez de son ex confrère. Puis il se connecta sur Internet et consulta les sites d'information, blogs, forums, tous les espaces du Web susceptibles d'évoquer son
soi-disant décès. Effectivement, tous concordaient : sur Yahoo!, la nouvelle faisait la une ; sur le blog de Morandini, l'annonce de sa mort était précédée par un panneau orange vif qui contenait
le mot URGENT. Les commentaires étaient déjà nombreux. Si certains internautes se déclaraient désolés, d'autres semblaient se réjouir franchement de sa mort. Le coeur serré, il laissa un
commentaire expliquant qu'il était l'Animateur, et qu'il était bien vivant.
Il fit de même sur plusieurs autres blogs ou forums, profitant des bienfaits du Web 2.0 qui, conçu sur le principe de l'interactivité, lui permettait au moins de réagir. Il démentit son décès dans
le topic "Cimetière des célébrités" du forum Hardware.fr ; les réactions furent rapides et nombreuses : la plupart d'entre elles ne contenaient qu'un mot - "Fake", "Ban", "OMG" - suivi de
divers smileys plus ou moins élégants. Il reçut un avertissement d'un modérateur, le menaçant de le TT s'il recommençait à usurper l'identité d'un défunt.
Enfin, il consulta sa page sur Wikipédia. Bien sûr, la date de sa mort y figurait depuis belle lurette, et le présent utilisé pour sa biographie avait été remplacé par l'imparfait. Du vrai boulot
de pro... Il corrigea sa page, puis laissa un petit mot dans la partie "Discussions" : "Je suis l'Animateur, et je me porte comme un charme, merci.". Mais moins d'une minute plus tard, l'annonce
macabre était réapparue : son intervention avait été "revertée", c'est-à-dire annulée pour revenir à la version précédente. Quand il voulut corriger à nouveau l'erreur, ce fut impossible : son
compte avait été bloqué par un administrateur, pour cause de vandalisme.
Après la colère, c'est l'angoisse qui menaçait désormais de le submerger : il se sentait oppressé, son souffle était court, il transpirait et souffrait d'un léger vertige. Il se traîna jusqu'à son
canapé, alluma la télévision et, comme tous les soirs, choisit la chaîne pour laquelle il avait travaillé pendant de nombreuses années. Le journal du 20 heures démarra quelques secondes plus
tard. Ce n'est pas le générique habituel qui l'accueillit, mais une image fixe de lui-même souriant à la caméra, commentée par une voix off d'une tristesse de circonstance : "L'Animateur est décédé
aujourd'hui, en début d'après-midi. Bien sûr, la majeure partie de ce journal lui sera consacrée.".
L'Animateur suivit le reste du journal dans une sorte de brouillard visuel et auditif : il entrevit un défilé de confrères et d'artistes qu'il avait effectivement rencontrés au cours de sa carrière
- avec plus ou moins de bonheur - et qui expliquaient, la larme à l'oeil, à quel point leur rencontre avec l'Animateur avait été déterminante du point de vue de leur carrière et de leur
épanouissement personnel. Il les entendait de plus en plus mal : les sons lui parvenaient assourdis, presque ouatés, à mesure que sa vue se brouillait et qu'un voile noir l'envahissait. Il
perdit conscience avant la fin du journal.
Le Directeur de l'Information dont la Chaîne de Radio avait été la première à annoncer la mort de l'Animateur reçut une nouvelle dépêche le concernant : on venait de retrouver son cadavre, assis
sur le canapé de son salon. Il était seul. La télévision était encore branchée sur la chaîne fétiche de l'Animateur.
Le Directeur hocha la tête après avoir parcouru la dépêche, puis il marmonna : "Je le lui avais bien dit... Je connais mon boulot, quand même !"
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